À la rencontre du buffle.

Dernière mise à jour : 13 sept.


La pratique de kin-hin, dans le Rinzai, consiste à se déplacer debout, en file indienne, les mains posées l’une sur l’autre (la gauche sur la droite) et les pouces croisés contre le plexus solaire. Contrairement au Sôtô, la marche est plutôt rapide. Il n’y a pas de règle, mais disons, pour fixer les idées, environ un mètre par seconde. En fait, bien que nous marchions dans le zendô, le zendô se déplace avec nous. Au sens strict, nous sommes le zendô à chaque instant, où que nous nous trouvions. Cela étant, que signifie au juste « à chaque instant » et « où que nous nous trouvions » ? Ou pour le dire façon zen : « ici et maintenant » ? Si un photographe muni d’un appareil photographique avec une vitesse d’obturation réglée au 1/1000è de seconde prenait une photo pendant kin-hin, la distance parcourue par le marcheur qui se déplace d'un mètre par seconde serait donc d’un millimètre. La photo serait nette, mais au sens strict, ce ne serait pas vraiment un instantané. Pour le dire autrement, la photo serait le reflet d’un zendô qui se déplace sur un millimètre. Si la vitesse d’obturation était d'une seconde, la photo serait très floue car elle capterait la lumière sur un déplacement d'un mètre. Où veux-je en venir ? Si nous voulions avoir réellement un instantané, il faudrait un temps de fermeture du diaphragme en deçà du temps de Planck. Bien entendu, un tel appareil n’existe pas, mais dans une expérience idéalisée, rien ne nous empêche d’y réfléchir. Que se passerait-il ? Eh bien le temps serait si court que la lumière n’aurait pas le temps d’arriver jusqu’à l’appareil et la photo serait noire comme laque. Le Dharmakâya (qui est la nature de Bouddha), disait Hakuin, « bien que brillant est noir comme laque ». Ça signifie que le Dharmakâya n’est pas un phénomène objectif. Il n’existe pas de moyen de voir le Dharmakâya avec ses sens de la même façon qu’un appareil photographique avec un temps d’obturation en deçà du temps de Planck ne verrait rien.


Dans le Zen, nous avons un kôan qui est le Mu de Joshu. Quand le moine interroge Joshu pour savoir si le chien a la nature de Bouddha, Joshu répond Mu. Dans le Rinzai, c’est « Non ! » Bien sûr, c’est contraire au sutra du Nirvâna, mais si vous pensez au Dharmakâya comme à un phénomène, un tel phénomène n’existe pas. Donc, c’est Non ! Et il est fort à parier que le moine voyait la nature de Bouddha du chien ainsi.


Dans la pratique, quand nous travaillons en zazen sur le kôan Mu, on ne pense pas que le Dharmakâya, puisque non phénoménal, est définitivement inaccessible. Il faut donc l’aborder différemment. Pour commencer, il faut comprendre que quand nous faisons kin-hin ou zazen, on ne se trouve pas dans le zendô avec la conscience d’y être. On peut faire tous les efforts qu’on veut avec la conscience ou avec les sens, on aura toujours un ou plusieurs trains de retard. Ce qui éclaire la conscience dans l’ignorance de sa vraie nature, ce sont les concepts, lesquels sont des fabrications mentales. Il faut donc atteindre, pour commencer, un état « sans pensée » ou « sans mental ». C’est la pratique de samatha. Du nom de la pratique, on s’en fiche, parce que c’est juste une orientation que l’on donne au mental. Toutes les pensées et fabrications vont être refoulées vers le hara en se servant du Mu comme d’un « Non ! » ferme. C’est le Mu de Joshu. C’est un Mu nettoyeur de pensées, sensations et concepts et qui agit aussi comme un marteau piqueur dans une roche dure pour la briser. Pour fixer les idées, on peut penser à une sorte de cône ou de grand entonnoir qui converge dans le hara pour former une pointe. Cette pointe, c’est l’ensô ; la passe sans porte. On vide le mental de tout ce fatras conceptuel et on le vide de lui-même. Où vont les reflets quand le miroir se brise ? Bien sûr, toutes ces représentations vides de nature propre devraient passer l’ensô qui n’est pas plus gros qu’un point sans dimension. Mais ça ne passe pas ; pas encore. C'est comme le buffle qui veut passer par la fenêtre : les cornes, la tête, le tronc et les pattes passent, mais la queue ne passe pas. L'animal est coincé dans ses encombrements.


Ce n'est pourtant pas le moment de faiblir et d'abandonner. Pourquoi la queue ne passe pas ? Employer le Mu à bras le corps ne sert plus à grand-chose ; il faut disparaître dans l'effort. Pour cela, le Mu doit se substituer au pratiquant. Jusqu'à présent, notre effort était autant mental que physique. Nous pratiquions avec le Mu comme avec un objet (un marteau piqueur). Mais quand nous ne faisons qu'un avec le Mu, l'effort devient plus subtil : c'est le Mu qui pratique. C'est le samadhi du lâcher-prise.


La plupart des pratiquants ne dépassent pas ce stade, y trouvant une sorte de satisfaction. C'est la fameuse tige de cent pieds au bout de laquelle on se trouve et aller plus loin nécessite de passer la passe sans porte du Mu. La passe sans porte c'est le moment de la coïncidence de l'esprit avec lui-même, de la main gauche et de la main droite pour ne former qu'une seule main. C'est quand le buffle tout entier passe par la fenêtre. Il est de l'autre côté du miroir. Il n'y a plus de miroir ni reflet. Les choses sont telles qu'elles sont, avant même de passer les portes des sens. C'est là où toute chose et soi-même ne font qu'un.


Dans la pratique, c'est quand le cône qui pointait vers le bas se retourne comme un gant et se retrouve orienté en sens inverse. C'est le retournement de l'esprit sur lui-même. C'est le Dharmakâya qui se voit et se reconnaît dans sa vraie nature : vide. La conscience ordinaire du pratiquant est illuminé de cette reconnaissance et cette illumination est le fait de Prajna. C'est kenshô.




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