Apparition du buffle


Voici un extrait de mon livre Expérience Zen, paru aux éditions Almora en septembre 2018. Cet extrait fait partie du chapitre intitulé : "Les dix tableaux du dressage du buffle" et concerne spécifiquement le 3ème tableau consacré au kenshô. C'est quand le buffle apparaît pour la première fois sur le sentier. Cette apparition est du même ordre que l'apparition du Bouddha au Bodhisattva dans le Samboghakâya.


Nota : les notes de bas de page n'apparaissent pas sur cet extrait.


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L’apparition du buffle est le troisième tableau de la série et, dans une large mesure, le plus important. En effet, sans cette étape décisive, le Zen ne serait pas le Zen. Mumon Yamada disait à Taïkan Jyoji : « Sans le kenshô, vous n’êtes rien ! » Sans doute, le maître entendait-il par ces mots que sans le kenshô, l’apprenti – qu’il soit moine ou laïc – est comme un aveugle sur le chemin. Sa connaissance des sutras, son sens de l’éthique, l’assiduité de sa pratique... ne lui permettent pas de reconnaître le vrai du faux et donc le bien du mal. Avant le kenshô, les notions de bien et de mal, de vrai et de faux, relevaient d’un dogme, lequel était consigné dans les sutras. Contrevenir au dogme revenait donc à trahir l’esprit du Bouddha. Avec le kenshô, toute action est – par principe – foncièrement juste, car la Vue est juste, et Prajna ne commet pas d’erreur . Le kenshô n’est pas autre chose que voir le buffle, c’est-à-dire le reconnaître.


S’il existe une continuité entre le premier et le deuxième tableau, en ce sens qu’il est difficile sinon impossible de dire à quel moment l’on passe du premier au second, il existe en revanche un véritable hiatus entre le second tableau et le troisième. Et à cause de cette solution de continuité, il est impossible de prévoir la survenue du kenshô. Cela peut prendre des années ou un seul jour. Cela peut aussi prendre plusieurs vies. En ce sens, il n’existe pas vraiment de méthode pour atteindre le kenshô, sinon celle de parcourir le chemin depuis le début, c’est-à-dire depuis le moment où l’on décide de se mettre pour de bon en quête du buffle. Mais cette méthode n’est pas un protocole expérimental rigoureux. C’est pourquoi le kenshô n’est pas, au sens strict, une expérience. La notion d’expérience zen est un abus de langage. En effet, toute expérience est reproductible, pour autant qu’on respecte le protocole et qu’on y introduise les bons ingrédients. Le kenshô, en revanche, n’est pas reproductible. Car cela reviendrait, en quelque sorte, à vouloir rallumer un feu sur des cendres. On ne reproduit pas le fait de comprendre ; quand on comprend, c’est une fois pour toutes et une seule fois suffit. Ce qui montre que le kenshô est avant tout une « expérience sapientiale », contrairement au samâdhi, qui peut être reproduit indéfiniment grâce à la technique de concentration sur un objet unique (samatha). Mais une expérience sapientiale ne veut pas dire une compréhension intellectuelle, analytique, comme on comprendrait un théorème de mathématiques. La dimension sapientiale de l’expérience s’appuie sur l’aspect visionnaire, au moment de la coïncidence de l’esprit avec l’esprit, et donc sur la disparition effective de l’esprit surnuméraire (dualité sujet/objet).


Quand je dis qu’il n’y a pas de méthode, j’entends que l’application stricte de la Triple Discipline nécessite le kenshô dans l’équation, puisque le kenshô est le fait de Prajna.

Pour que le buffle apparaisse, il faut qu’il disparaisse. Le buffle est un leurre, en quelque sorte. C’est l’esprit surnuméraire inhérent à toute vue dualiste, c’est-à-dire sans coïncidence. En réalité, le bouvier et le buffle ne font qu’un. Tant que le bouvier suivait les empreintes du buffle, il marchait dans les pas du Bouddha comme si le Bouddha était un autre. Le buffle, de ce point de vue, est le Bouddha et le Bouddha est inaccessible à la vue dualiste. Le kenshô survient quand le bouvier rattrape le buffle et ne fait plus qu’un avec l’animal, de la même façon que deux images distinctes mais rigoureusement semblables se chevauchent (ou se superposent) pour n’en faire qu’une. Et alors les pas du bouvier (ou du buffle) et ceux du Bouddha coïncident exactement.


Bien entendu, l’image du bouvier rattrapant le buffle est une métaphore. Dans la pratique, c’est quand l’esprit à la recherche de l’esprit coïncide avec l’esprit. C’est quand la main droite serre la main droite, ou quand on entend le son d’une seule main. L’apparition du buffle, c’est la reconnaissance de son absence ou de sa vacuité. Il n’y a pas d’esprit !

La question qui se pose est alors la suivante : « s’il n’y a pas d’esprit, qui reconnaît son absence ? » La réponse tient à la nature même de l’esprit qui est Vacuité (absence) et Illumination (c’est-à-dire reconnaissance – de sa vraie nature – par Prajna).

Que se passe-t-il exactement durant l’expérience du kenshô ? Quand la coïncidence de l’esprit avec l’esprit est effective, l’esprit disparaît et s’élève la reconnaissance de sa vraie nature. Il y a, comme je l’ai indiqué plus haut, une dimension sapientiale évidente, sans quoi, l’expérience n’est qu’un makyô.


Mais comment cette évidence vient-elle à la conscience ? Supposons que vous observiez – depuis la Terre – un objet lointain, la lune par exemple. Vous êtes l’observateur et la lune la chose observée. Nous sommes donc dans la dualité sujet/objet ou observateur/lune. La lune est située à 384 400 kilomètres de la Terre. À présent, si l’observateur disparaît dans l’expérience, à quelle distance se trouve la lune par rapport à l’observateur ? Cette question n’a évidemment aucun sens. Pour déterminer la distance entre deux points distincts A et B, il faut que le point A et le point B existent séparément. Mais quand l’observateur reconnaît sa propre absence – ou sa propre Vacuité –, cette absence se porte de fait également sur la distance qui le sépare de la lune, en sorte que l’observateur devient la lune. Mais attention : quand j’affirme que l’observateur devient la lune, il faut bien comprendre qu’il n’y a pas transfert ou inversion d’identité. Devenir la lune, cela signifie qu’il n’y a pas de distance entre l’observateur et la lune, et s’il n’y a pas de distance, cela signifie qu’il n’y a pas de lune distincte de l’observateur, de la même façon qu’il n’y a pas de buffle distinct du bouvier. Le bouvier et le buffle ont disparu de l’expérience en tant qu’entités séparées, distinctes. Mais le bouvier reste le bouvier et le buffle reste le buffle. Ils sont à la fois distincts et indistincts. Ils sont un et deux. Ou, dit autrement : ni un ni deux.

Selon Shunryu Suzuki : « Lorsque nous croisons nos jambes de cette manière [en lotus = padmasana], nous avons bien une jambe droite et une jambe gauche, mais elles font maintenant un. Cette position exprime l’unité dans la dualité : ni deux, ni un. Notre corps et notre esprit ne sont ni deux, ni un. Si vous pensez que votre corps et votre esprit font deux, c’est faux ; si vous pensez qu’ils font un, c’est faux aussi. Notre corps et notre esprit font en même temps deux et un. »


Shunryu Suzuki exprime, dans ce passage relatif à la posture de zazen, la compréhension qui résulte du kenshô. On peut bien sûr comprendre ce que dit Shunryu Suzuki intellectuellement en appliquant le tétralemme de Nagarjuna , mais ce mode d’approche ne comporte aucun élément visionnaire. Au sens strict, l’approche de Nagarjuna n’est pas une Vue. Le Madhyamaka est une philosophie. Or, ainsi que je le mentionnais plus haut, le kenshô comporte, en plus de sa dimension sapientiale, une dimension visionnaire.

La notion de dimension visionnaire du kenshô n’est pas simplement rattachée à une modalité sensorielle, même si, bien évidemment, les sens ne sont pas déconnectés de l’expérience. Elle correspond exactement à ce que le maître Kokushi exprimait, lors de son satori, à propos de la pluie qu’il « entendait avec ses yeux et voyait avec ses oreilles » . Lorsque la coïncidence du bouvier et du buffle est effective, le bouvier voit le buffle avec ses oreilles comme il l’entend avec ses yeux. Car là où il n’y a rien, il y a tout.

En fait, les dimensions visionnaire et sapientiale vont en réalité de pair dans le kenshô. Mais il importe de bien savoir les distinguer, car, en règle générale, il est difficile de se représenter une dimension visionnaire sans la dimension sapientiale, et donc comprendre les différences. Pour en avoir une représentation correcte, revenons sur l’expérience de voir l’ombre d’une branche d’arbre prise à tort pour un serpent. Le fait de voir l’ombre d’une branche d’arbre n’implique pas nécessairement la reconnaissance de l’ombre de l’arbre puisque le premier réflexe peut être celui d’associer cette ombre à un serpent. L’expérience initiale est donc essentiellement visionnaire. Il n’y a que quand l’ombre de l’arbre est reconnue comme telle que la dimension sapientiale est effective. Quand Nietou hésite à s’asseoir sur le siège où Taosin a dessiné l’idéogramme du Bouddha, la dimension sapientiale est inexistante, car l’erreur de Nietou subsiste jusqu’à ce que Taosin lui dise : « la peur est encore en toi ». Les mots de Taosin vont avoir l’effet d’un véritable coup de fouet sur Nietou puisque ce dernier demandera alors à Taosin de l’enseigner. On peut dire que Nietou a eu une sorte de kenshô en ce sens que Taosin lui a ouvert les yeux de l’esprit. J’emploie à dessein l’expression : « ouvert les yeux », car c’est bien la dimension sapientiale de l’expérience qui ouvre les yeux sur l’expérience visionnaire initiale, laquelle était trompeuse, sinon.


Quand on fait des expériences visionnaires, comme il en arrive souvent lors d’épisodes de concentration intense, en mystique notamment, on peut facilement se leurrer sur le contenu réel de l’expérience. C’est pourquoi il convient de confronter son expérience à un maître zen qualifié, lequel fera toujours la différence entre une expérience visionnaire de type makyô et une expérience de type kenshô, qui sera elle obligatoirement visionnaire et sapientiale.


Pour tester la Vue (au sens visionnaire et sapientiale), les maîtres zen emploient des kôans dits « secondaires ». Ces kôans accompagnent les kôans de base (dits « d’ouverture de l’œil de l’esprit »), tels Mu, le son d’une seule main, ou le visage d’avant la naissance .

Voici une liste de quelques kôans secondaires :

— Arrêtez les deux bagarreurs qui se trouvent sur l’autre rive de la rivière,

— Sans plonger, arrêtez la barque qui dérive sur le lac,

— Apportez-moi les melons sans les mains,

— Buvez d’une seule gorgée l’eau de l’Océan Pacifique,

— Rapportez le trésor qui se trouve au fond de la mer sans vous mouiller,

— ...


Quand on comprend le sens caché de ces kôans, on peut en inventer plusieurs, ce qui permet de contourner les soi-disant compilations « pirates » des réponses aux kôans qui, selon quelques détracteurs de la méthode rinzaï du traitement des kôans, seraient fréquentes dans certains monastères ou temples zen. Dans son livre « Au cœur du Zen », en commentaire au kôan n°37 du Mumonkan (La porte sans porte), Taïkan Jyoji aime à poser la question suivante : « Votre mère sait-elle que vous êtes ici ? » C’est là une autre forme de kôan secondaire.


Une fois que l’œil de l’esprit est ouvert – ce qui coïncide avec l’apparition du buffle –, on ne peut plus se faire abuser par des idées erronées. C’est ce que Hakuin exprimait par : « Il vous est possible de discerner tout d'un coup la source des quatre-vingt-quatre mille doctrines ainsi que leurs infinies significations subtiles. » Bankei, pour sa part, affirmait : « Quand on en vient à la conviction décisive que l’esprit de Bouddha est non-né et illuminant, on ne sera jamais déçu par les autres. Le monde entier peut prétendre que le corbeau (noir) est la grue (blanche), mais quand on sait par l’expérience quotidienne que, par nature, le corbeau est noir et la grue est blanche, on ne peut pas être abusé. »


Cependant, ainsi que je le mentionnais dans un autre chapitre, l’apparition du buffle, qui est le kenshô, n’est pas libératrice. L’expérience est irréversible, en ce sens qu’on ne peut plus ignorer ce que l’on sait, mais cette irréversibilité ne met pas à l’abri le bouvier de ses actes passés. N’étant pas à l’abri de ses actes, le bouvier peut rechuter dans l’enfer samsarique sans être en mesure de s’en libérer. Par conséquent, prendre un kenshô pour une réalisation définitive serait une grave erreur. Le kenshô est la lampe de Prajna qui, désormais, éclaire le Sentier, mais cette lampe doit briller sans encombre. Si elle n’est pas entretenue, le Sentier sera de moins en moins visible et le bouvier risque à chaque instant de s’égarer en chemin. Ce qui serait terrible, parvenu à ce point.







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