Bouddha au visage de lune et de soleil

Dernière mise à jour : il y a 5 jours


L'idée qu'un Bouddha ne devrait pas souffrir de blessures d'ego ou se réjouir de sensations agréables est assez répandue. Un éveillé serait, de ce point de vue, un être absolument lisse aux sensations et perceptions, et bien sûr libéré des formations mentales. Sa conscience serait vide d'impuretés et son corps physique ne souffrirait d'aucune maladie et disparaîtrait, au moment de la mort, auréolé de lumières. Cette idéalisation de l'éveil et du Bouddha est en principe étrangère au Zen ; on la retrouve surtout dans le Bouddhisme tibétain ou dans l'amidisme. Cependant, l'idée qu'un éveillé serait "sans ego" et donc sans blessures d'ego demeure très ancrée dans la mentalité de certains zenistes.


Or, si l'ego n'a pas d'existence propre, cela ne signifie pas qu'il n'est rien ou qu'il n'y a personne. Sinon, sur quelle base s'appuierait l'éthique (Sîla) qui enjoint de ne pas blesser ou tuer un animal ou un être humain ? Quand le Sutra du Nirvâna affirme que tous les êtres sensibles ont la nature de Bouddha, l'éthique prend tout son sens. En effet, l'éthique ne s'applique pas aux plantes(1), aux roches ou aux objets inanimés ; elle s'applique exclusivement aux êtres dotés d'un ego et/ou d'un esprit, même si, fondamentalement, il n'y a ni ego ni esprit.


L'ego est constitué d'agrégats de forme et de conscience, lesquels sont impermanents, vides de nature propres et facteurs de souffrance. Cependant, si le corps physique est atteint de maladie, il souffre et cette souffrance est à la fois perçue (perception), ressentie comme désagréable (sensation) et s'ancre dans le mental (formation mentale) sous l'expression "je suis malade". L'ego est malade. Maladie et ego ne font qu'un. La maladie et la souffrance existent, bien que l'ego et les agrégats n'aient aucune existence propre. Les nier reviendrait à nier la Première Noble Vérité. Le Bouddha historique mourut dans la souffrance d'où il ne pouvait s'extraire qu'en samadhi. Un maître zen disait, quand il n'allait pas bien : "Bouddha au visage de lune" ; et quand il allait bien : "Bouddha au visage de soleil". Le soleil et la lune exprimaient son humeur, ses sensations, ses perceptions et ses formations mentales étaient : "Bouddha au visage de soleil" ou "Bouddha au visage de lune".


Quand on comprend que le Bouddha ne diffère pas de son propre corps et de son mental ordinaire et que corps et mental sont ego, on en vient à la compréhension qu'ego et nature de Bouddha sont les deux faces d'une même pièce, comme le sont le Samsara et le Nirvâna. L'Ignorance est le reflet inversé de la Sapience : quand la Sapience se tait, l'Ignorance parle et quand la Sapience parle, l'Ignorance se tait. Le silence de l'ignorant sont les mots du Bouddha, et le silence du Bouddha sont les mots de l'ignorant. La parole et le silence, en soi, n'expriment rien de l'éveil.


La forme est le vide et le vide est la forme, affirme le Sutra du Cœur. Ce qui signifie que le vide n'est pas différent de la forme et que la forme n'est pas différente du vide. Quand vous voyez votre vraie nature (kenshô), les formes ne sont pas vides d'elles-mêmes ; au contraire, elles sont très denses. C'est cette densité, paradoxalement, qui exprime leur vacuité. Dit autrement, voir la forme, c'est voir le vide et voir le vide, c'est voir la forme. Vous ne devez pas enlever la forme d'elle-même pour voir le vide qui viendrait occuper sa place. C'est parce que la vacuité est par nature vide d'elle-même que voir le vide, c'est voir la forme et voir la forme, c'est voir le vide.


Il ne sert donc à rien de retirer l'ego et les facteurs constitutifs de l'ego pour voir sa vacuité intrinsèque. Voir l'ego, c'est voir le vide et voir le vide c'est voir l'ego, parce que la vacuité est vide d'elle-même. Si vous ne voyez pas d'ego, vous ne voyez pas le vide, de la même façon que vous ne voyez pas le vide si vous enlevez la forme. Si vous retirez la forme vous ne voyez rien du tout, sinon un espace vacant. Cet espace vacant est la vacuité d'altérité. Elle est vide tout ce qui n'est pas elle-même. Vous pensez peut-être que l'ego est vide de nature propre, mais vous pouvez faire tous les efforts que vous voudrez, vous ne pouvez voir la vacuité de l'ego en retirant l'ego. C'est pourquoi la mort elle-même est une expérience impossible et qu'il n'existe pas d'autre possibilité que de renaître. Ce n'est pas un ego qui renaît, bien sûr ; renaître, c'est l'ego.


Les hinayanistes disent que le Bouddha ne renaît pas. À cause de cela ils pensent que les Bouddhas n'ont pas d'ego. Mais ce genre de Bouddha n'existe nulle part ; vous pouvez le chercher n'importe où, vous ne le trouverez pas. Même les Bouddhas ne le peuvent. C'est comme vouloir serrer sa main droite avec sa main droite. Une telle chose est impossible, même aux Bouddhas. Certains disent que l'œil ne peut se voir et décident par conséquent qu'il n'est pas possible de voir sa nature de Bouddha. Mais l'œil ne voit pas. De même que l'oreille n'entend pas. Voir, c'est l'œil et entendre c'est l'oreille. Si vous comprenez cela, vous pouvez voir avec vos oreilles et entendre avec vos yeux. Si vous voyez les sons, vous êtes éveillés ; vous êtes Kannon.


Si nous comprenons cela, notre ego ne nous posera plus de problèmes. Sa vacuité est là et nous la voyons comme le nez au milieu de la figure. Ce corps physique est notre nature de Bouddha et le mental de tous les jours est le mental du Bouddha, libre par essence. Quand on a compris cela, qu'on l'a intégré dans chaque cellule de notre corps par une pratique ininterrompue, les blessures d'ego sont comme des Bouddhas de lunes et les plaisirs des sens sont Bouddhas de Soleil.


Un jour, un moine demanda à Joshu : "Qu'y a-t-il de meilleur que le Bouddha ?" Joshu répondit : "Les petits pains au lait."



(1) Les plantes ne font pas partie des six classes d'êtres bien qu'elles soient des organismes vivants. En effet, la nature de Bouddha implique l'existence d'un ego doué de forme et de conscience.

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