La Voie du Zen

Dernière mise à jour : 9 nov.


À une certaine époque, les décollages des fusées étaient retransmis en direct sur les postes de télévision. C'était un événement suffisamment exceptionnel pour attirer l'attention du public, et il y avait toujours une certaine tension quand, après l'allumage des moteurs, l'engin s'élevait dans les airs. La trajectoire prévue, en forme de courbe (hauteur/temps), était tracée sur un tableau et à chaque instant les ingénieurs vérifiaient si la progression de l'appareil était conforme aux prévisions. Des diodes électroluminescentes, placées à intervalles de temps réguliers, s'allumaient sur le tracé quand la trajectoire de la fusée et la courbe coïncidaient. Mais il arrivait quelquefois que la fusée échappe au contrôle des ingénieurs et termine sa course plus tôt que prévu en poussière dans les airs ou dans l'océan Atlantique au large de Cap Canaveral. Les commentaires journalistiques étaient alors à peu près toujours les mêmes : "la fusée a quitté sa trajectoire".


Bien entendu, au sens strict, la fusée ne peut pas quitter sa trajectoire, mais les journalistes ne sont pas à une bourde près.


Un kôan dit : "La neige tombe flocon par flocon ; chaque flocon tombe à sa juste place". Ceci est très important.


La fusée n'a pas d'intention, quand elle échappe au contrôle des ingénieurs. L'incident est dû à un problème technique ; un imprévu. La fusée, elle, n'y est pour rien. Mais où qu'elle se trouve à l'instant t, elle est à sa juste place.


Concernant la Voie du Zen, c'est exactement la même chose.


La Voie commence avec le premier pas à la recherche du buffle. Le buffle a été égaré parce que le bouvier en a perdu le contrôle. Un journaliste dirait peut-être que "le buffle a quitté la Voie", comme la fusée a quitté sa trajectoire.


Un maître zen répondit, quand un laïc lui demanda ce qu'est le Zen : "C'est comme chercher le buffle sur lequel on est assis." Le buffle, c'est sa vraie nature. Et de la même façon qu'une fusée ne peut pas quitter sa trajectoire, le bouvier ne peut pas perdre sa vraie nature. Pourtant, le bouvier ne la trouve pas. C'est tout le problème de la vie et de la mort ; du samsara.


Nous pensons que sa vraie nature, dans le Zen, suit la Voie. Ce n'est pas exact : sa vraie nature, c'est la Voie. C'est pourquoi l'on dit que le chemin est le but. Ce n'est pas un tracé défini à l'avance. Nous pensons que nous subissons un certain déterminisme, quand nous venons au monde, et nous appelons karma ce déterminisme. Mais ceci n'est pas la bonne compréhension du Zen, ni du Bouddhisme au sens large, d'ailleurs.


Le déterminisme, c'est le tracé de la trajectoire sur le tableau de la vie. Ce tracé, c'est l'éducation, les lois, les notions de bien et de mal. La naissance et la mort enregistrées et datées par l'officier d'état civil. Mourir, dans l'esprit des gens, c'est quitter la trajectoire de la vie. On dit : "il (ou elle) s'en est allé ailleurs". Ailleurs, c'est n'importe où, sauf ici et maintenant. Nous pensons qu'ici et maintenant est la Voie, mais où vont les reflets quand le miroir se brise ? Si vous comprenez bien la Voie, vous comprenez que la mort est une expérience impossible. C'est pourquoi l'on renaît.


S'égarer, c'est quitter les chemins balisés. Si le bouvier perd le buffle, c'est que le buffle a quitté le chemin balisé. Il s'est rendu ailleurs. Mais le buffle est la Voie. Et quand le bouvier part à la recherche du buffle, il va en réalité à la recherche de lui-même. C'est pourquoi le Zen commence avec la recherche du buffle sur lequel on est assis. Aller à la recherche de soi-même montre que sa nature de Bouddha n'a d'autres intentions que d'aller à sa propre rencontre. L'activité de la Compassion commence avec soi-même.


Rendu au deuxième tableau du dressage du buffle, on dit que le bouvier a trouvé les empreintes de l'animal et les suit jusqu'au bout. Jusqu'au bout, ça veut dire que le bouvier réalise, au troisième tableau, qu'il suivait ses propres empreintes puisqu'il n'a jamais été désarçonné, séparé de l'animal. Le buffle était toujours sous ses fesses. Ce qui montre que le buffle n'a jamais quitté la Voie. Même égaré, il suivait la Voie, car la Voie est sa vraie nature. Sachant cela, où que l'on se trouve, on n'est jamais égaré, car où que l'on soit, c'est le zendô. Même si souvent on l'ignore.


Mais que signifie "où que l'on soit, c'est le zendô ?" Cela signifie qu'où que l'on se trouve, on est à sa juste place. Le karma, c'est sa juste place, parce que nul autre que nous peut se trouver là où nous sommes, à cet instant précis. On ne partage pas un même karma. Il est ce qui nous caractérise en propre. Si tel flocon tombe à sa juste place, c'est ce flocon là et pas un autre. Si un individu s'éveille à sa vraie nature, c'est cet individu là et pas un autre.


La corde d'un instrument de musique, dans son état fondamental, est au repos. Elle n'est parcouru par aucune onde et ne produit donc aucun son. Mais pour peu qu'on la pince ou qu'on la frotte, la corde entre en vibration. Durant la vibration, la corde est sortie de son état fondamental mais n'est pas sortie d'elle-même. Quand on cesse de pincer ou frotter la corde, elle cesse de vibrer et reprend son état fondamental.


C'est cette élasticité de la corde qu'on appelle l'équanimité qui est une qualité de l'état de Bouddha. Cette élasticité, c'est zazen. On raconte que le Bouddha s'éveilla à sa vraie nature quand, après des années d'ascèse, il entendit deux joueurs de sitar discourir sur la tension d'une corde : "trop tendue, elle casse ; trop lâche, elle ne produit aucun son." C'est le zazen du Bouddha : ni trop tendu ni trop lâche, parfaitement élastique. La Voie du milieu.


Les gens s'offusquent quand un maître zen s'énerve. Ils se disent : "ce maître ne doit pas être un bon maître, car un éveillé ne s'énerve jamais ; il est équanime en toutes circonstances." Ces gens confondent la rigidité et l'équanimité. Leur compréhension du Zen est erronée et idéaliste. Ils ne comprennent pas qu'un maître zen puisse être courroucé. Dans leur esprit, il devrait toujours avoir le sourire des statues du Bouddha, avec des paroles douces à entendre qu'ils confondent avec la parole juste, laquelle peut être occasionnellement blessante. Les maîtres zen (ou autres) qui s'efforcent de coller à cette image idéalisée sont comme des journalistes. Ils peuvent bien être des bodhisattvas ou se définir comme tels ; ils ne valent pas mieux que des piquets pour attacher les ânes.


Ayant bien compris cela, zazen ne consiste plus qu'à tenir fermement le buffle par le licou. N'y voyez là aucune contrainte insupportable. C'est comme maintenir la corde du sitar ni trop tendue ni trop lâche, parfaitement accordée. Le buffle pourra continuer à battre la campagne ; il ne sera plus jamais égaré. Mais n'imaginez pas qu'il faille l'abandonner à lui-même. Au bout d'un moment, la corde du sitar finirait par se détendre et ce serait comme si le Bouddha perdait sa propre lumière. Il deviendrait un pratyekabuddha incapable de s'aider lui-même et a fortiori autrui. Une lampe sans lumière n'est plus une lampe. Et la Voie devient impraticable.


Cordes de guitare filmées de l'intérieur de l'instrument


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