Le libre arbitre dans le Zen

Dernière mise à jour : 22 nov.


Wikipédia définit la notion de libre arbitre ainsi : "faculté qu’aurait l'être humain de se déterminer librement et par lui seul, à agir et à penser, par opposition au déterminisme ou au fatalisme, qui affirment que la volonté serait déterminée dans chacun de ses actes par des « forces » qui l’y obligent."


Cette définition a le mérite d'être claire. Si l'on devait l'appliquer au Zen, elle y trouve sa place à condition toutefois de remplacer l'être humain par la nature de Bouddha. Ce remplacement est cependant de pure forme, car l'être humain ne diffère pas de sa nature de Bouddha, sinon par ignorance.


Or si la Sapience (la Prajna) – qui est la principale caractéristique de la nature de Bouddha – libère l'individu, l'Ignorance l'enchaîne au contraire à la coproduction conditionnée. Un ignorant de sa nature de Bouddha se conduira comme s'il en était dépourvu. Il n'aura donc aucune confiance en lui-même et se fera agir par des forces – éducation, croyances, peurs, etc. – qui l'obligeront, en sorte qu'il agira en vertu de ces contraintes.


Pour un ignorant de sa vraie nature, le libre arbitre pourrait être assimilable à la capacité de faire ce que bon lui semble, quelquefois au mépris des règles ou des lois, quand celles-ci constituent un obstacle à ses désirs. Et de fait, il confond le libre arbitre avec la capacité de s'opposer aux contraintes. Mais si l'on analyse correctement les choses, le fait de refuser une contrainte revient à reconnaître celle-ci implicitement comme un obstacle. Or, le véritable libre arbitre ne connaît pas d'obstacle.


"Toutes choses sont libres par essence" affirmait Taosin, le 4è patriarche du Zen. Cela signifie que les choses sont mues par leur nature propre : le flocon qui tombe à sa juste place ; l'eau qui dessine ses méandres ; les nuages qui s'étirent dans l'azur.. Ces choses-là ne se posent aucune question quant à leur liberté. Le fait d'être telles qu'elles sont est leur liberté ; elles n'existent pas hors cela.


Mais qu'en est-il de la liberté de l'être humain ou de l'animal ? Concernant ce dernier, la question du libre arbitre ne se pose pas : il agit conformément à ses instincts, à condition de n'être pas domestiqué, car alors sa vie dépend essentiellement de l'homme qui l'a dressé. Cela étant, qu'on se souvienne du 1er kôan du Mumonkan : "le chien a-t-il la nature de Bouddha ?" La réponse de Joshu : "Mu !" donne la réponse, à condition de bien la comprendre.


Pour l'homme, la question du libre arbitre est en revanche fondamentale. La plupart des hommes sont conditionnés par l'éducation, les croyances, l'expérience et surtout par la peur. Ne pas avoir peur est souvent considéré comme l'expression du libre arbitre, car c'est la peur qui, au final, nous empêche de franchir les barrières du conditionnement. Mais si l'on se souvient de l'histoire de Taosin invité par Nietou à le suivre en forêt jusqu'à son ermitage, le tigre qui jaillit face au 4è patriarche a effrayé ce dernier. Cependant, ainsi que je l'explique ailleurs(1), la peur de Taosin est nécessaire. En revanche, quand Nietou hésite à s'asseoir sur la pierre où l'idéogramme du Bouddha a été dessiné par Taosin, la peur du blasphème n'est d'aucune nécessité : il n'y a aucun risque réel à s'asseoir sur un idéogramme, quand bien même il représenterait le Bouddha. Sa peur est liée à une croyance et atteste de l'absence de libre arbitre.


La question du libre arbitre est intimement liée à la capacité de surmonter des peurs acquises non par l'évolution et donc la nature propre, mais par les croyances religieuses ou autres conditionnements (de type pavlovien, par exemple).


Si vous voyez une étendue d'eau dans le désert, cela peut être un mirage, ou peut-être pas. La seule manière de le savoir est de vous y rendre pour constater par vous-même. S'y rendre, c'est faire tomber l'illusion. Si vous vous dites "c'est un mirage", vous pouvez avoir raison, mais vous pouvez aussi avoir tort. De même, si vous vous dites "c'est un point d'eau", vous pouvez avoir raison, mais aussi avoir tort. La seule manière d'en être sûr, c'est de faire le chemin jusqu'au bout. Et alors, quelle que soit votre découverte, ce sera celle de la vérité.


Si vous pensez que vous avez la nature de Bouddha, vous pouvez avoir raison ou tort. La seule manière de le savoir est de parcourir la Voie jusqu'au bout. Si vous abandonnez la Voie, votre quête sera perdue d'avance et vous pourriez le regretter. Vous continuerez de vivre selon vos croyances et ne saurez jamais si vous avez eu tort ou raison. Vous penserez peut-être que c'était là votre liberté, mais vous vous trompez : dans le Zen, la liberté n'existe pas sans la vérité.


Il n'y a pas de vérité absolue, dans le Bouddhisme ; il n'y a qu'une vérité : celle que vous allez trouver au bout du chemin. Et quand on dit que le chemin est le but, cela implique de ne pas s'arrêter en chemin, car alors ce n'est plus vraiment un chemin mais une voie de garage. Et s'il n'y a plus de chemin, il n'y a plus de vérité. Voilà comment on rompt l'illusion dans le Zen ou le Bouddhisme. Rompre l'illusion, c'est la Sapience (Prajna), et seule la Sapience libère. Peu importe ce que vous allez trouver au bout du chemin ; la seule manière de le savoir est de parcourir le chemin. Il n'y a pas d'autre moyen. Le chemin est donc le seul moyen de s'affranchir de l'illusion et de l'espoir, et de la peur par conséquent. Et si l'on vous demandait ce que vous avez découvert, à l'évidence vos mots seraient vains, car la vérité ne se trouve pas dans les mots, fussent-ils justes. La seule chose que vous puissiez faire, c'est montrer le chemin. Mais montrer le chemin, ce n'est pas montrer la vérité. C'est montrer le chemin de la vérité.


Peut-être pensez-vous que le chemin aura une fin : la découverte de la vérité. C'est une erreur. Vous pouvez découvrir beaucoup de vérités sur le chemin, mais en aucune manière ces vérités ne sont la vérité. La vérité, au sens bouddhique, est dynamique ; ce qui signifie qu'elle s'exprime à chaque instant et qu'il suffit que vous vous arrêtiez sur elle un seul instant pour qu'elle s'échappe. C'est comme le présent : on le traverse à chaque instant, mais on ne peut y demeurer.


Le passage du kôan "Qui est le maître de la vision et de l'audition ?" est crucial pour qui veut résoudre la question du libre arbitre dans le Zen. Quand un son parvient à nos oreilles, nous ne décidons pas de l'entendre, de même que nous ne décidons pas de l'interpréter dès que nous le reconnaissons. Quand la lumière du jour traverse nos paupières baissées, nous ne décidons pas de nous réveiller. Tout cela se fait naturellement, comme une cloche qui sonne quand on la frappe. Les nuages vont et viennent librement dans le ciel. La bannière flotte au vent.


Le maître de la vision et de l'audition doit être découvert si vous voulez comprendre pourquoi la nature de Bouddha agit librement et de façon juste. Est-ce l'ego, l'âtman, ou l'anâtman ? Le Bouddhisme nous apprend qu'il n'y a pas d'ego en soi, ni d'âtman (âme, esprit, Soi) et donc de Soi en soi. Mais alors qui entend et voit ? Si vous répondez en fonction de votre connaissance des sutras, vous n'êtes pas en chemin et n'avez donc pas connaissance de la vérité sur le maître.


Le maître est celui qui a le libre arbitre. C'est celui qui quitte sa maison sans se mettre en route et qui se met en route sans quitter sa maison(2). Si vous comprenez cela, vous comprenez ce qu'est se mettre en chemin et le maître de la vision et de l'audition. Si vous répondez que c'est personne, alors dites-moi quel est le bruit que fait l'arbre qui tombe dans une forêt lointaine, là où il n'y a personne pour l'entendre ? Si vous ne l'entendez pas ou dites que c'est le silence, vous n'avez pas trouvé le maître de la vision et de l'audition ! Quand vous l'entendez, vous êtes éveillé ; vous êtes Kannon.



(1) Dans Expérience Zen, éd. Almora, chapitre "La branche et le serpent".

(2) Lin Tsi (Entretiens). Trad. Paul Demiéville.




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