Zazen est-il un besoin ?


La question concerne surtout les pratiquants aguerris. Zazen peut en effet, à ce stade, être considéré comme un besoin impérieux en ce sens qu'il devient impensable de ne pas pratiquer ne serait-ce qu'une journée. On pourrait y voir là une sorte d'addiction, car en effet zazen, quand il est pratiqué assidument et souvent, a des effets dopaminergiques ou sérotoninergiques certains. Autrement dit, zazen peut apparaître pour certains comme un moyen d'atteindre des états de conscience proches de ceux que l'on retrouve après l'usage de certaines drogues, avec les plaisirs associés.


Il est certainement vrai que les promoteurs de la pleine conscience ont eu connaissance des effets bénéfiques de la pratique de la "méditation" sur l'humeur et donc sur les états dépressifs. Mais si la mindfulness ne vise que les états proches du bonheur, zazen ne peut pas être considéré comme une pratique du bonheur, ainsi que pourrait par exemple le laisser entendre Matthieu Ricard dans son "Plaidoyer pour le Bonheur", qui est une expression racoleuse.


Zazen exprime sa nature de Bouddha. Et pour un zeniste, exprimer sa nature de Bouddha c'est s'exprimer soi-même. S'exprimer soi-même est donc être libre par nature. Si l'on doute de cela, alors on ne comprend pas bien ce que signifie s'exprimer soi-même. Quand la neige tombe flocon par flocon et que chaque flocon tombe à sa juste place, chaque flocon exprime sa propre liberté. On pourrait penser que la vraie liberté consisterait à choisir sa place en conscience, en fonction des choix qui s'offrent à nous, mais si un tel choix était donné au flocon, il n'y aurait jamais de neige. Si vous ne comprenez pas cela, vous ne comprenez pas vraiment le Zen.


Cela étant, est-il nécessaire de pratiquer zazen tous les jours, voire plusieurs fois par jour ? Certains pratiquants – dont je faisais partie – organisent leur journée en fonction de zazen. Autrement dit, d'abord zazen et le reste vient après.


L'idée de ne pas pouvoir pratiquer zazen un seul jour me rendait en effet malade. Et d'un certain point de vue, j'étais un peu comme un drogué qui organise ses journées en fonction de la dope. C'était à l'époque où j'étais pareil au bouvier qui cherche le buffle sur lequel il est assis. À présent que j'ai trouvé le buffle, zazen n'est plus aussi impérieux. Il me suffit de savoir que je suis à chaque instant assis sur le buffle. Un ami me demandait ce qu'apporte kenshô. Je lui ai répondu : "Avant kenshô, on cherche et après kenshô on trouve".


Si zazen était une véritable addiction, c'est-à-dire centrée sur les plaisirs, trouver le buffle ne pourrait suffire à cesser d'organiser sa journée autour de zazen. En vérité, le véritable besoin est bien de trouver le buffle et non les effets dopaminergiques ou sérotoninergiques associés au bonheur. Me Eckhart, à propos de Dieu, disait en substance : "L'homme ne doit pas se contenter d'un Dieu qu'il pense, car outre que ce serait impossible à la pensée, ce ne serait pas la meilleure manière d'aimer Dieu. L'homme doit donc se contenter d'un Dieu qu'il vit, de la même manière qu'un amoureux ne cesse d'avoir sa bien-aimée dans le cœur, bien que son esprit puisse être occupé ailleurs".


Autrement dit, faire zazen ne devrait pas être considéré comme une activité quotidienne indispensable, comme on s'applique à respirer, à manger ou à boire, mais une simple activité du cœur. Bien que notre mental ou notre corps soient occupés à tout autre chose qu'au zazen, le Zen occupe notre cœur sans que nous ayons besoin d'y penser à chaque instant. Et de ce point de vue, où que l'on se trouve est bien le zendô.




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